Ce "on the road" sera un peu spécial. En effet, cette semaine nous a quitté un grand homme de la musique. Trop peu connu, il avait pourtant brillé pour la première fois sur la scène de Woodstock en 1969. Il avait là-bas improvisé son mémorable "Freedom". Guitariste hors pair, il avait notamment repris magnifiquement "Just like a woman" de Bob dylan en 1974
Rendons aujourd'hui un dernier hommage minime, certes, à un homme qui a écrit une des chansons les plus touchantes qu'il nous ait été donné d'entendre car il le disait lui même : "j'écris sur ce qui me touche, je ne suis pas dans la show buisness", et il avait raison. Partons sur la route faire un bout de chemin avec lui et son mythique "Here comes the sun".
Nouveau soleil
Ma guitare est mal accordée. Comme ma vie, peut être. Comme tous ces soirs, à oublier, le temps de quelques verres, qui nous sommes. Essayer de vivre avant de voir le temps mourir sur les routes. Entre deux salles, entre deux concerts. La vie de funambule, ça s'improvise. Voir le public sortir de la salle, trempé de sueur. Comme la piste est vide lorsqu'il n'y a plus de cris, lorsque tous les applaudissements se sont tus. C'est comme voir une rue se vider après que la lumière des lampadaires ne soit venue remplacer celle du soleil. Quand la nuit s'approche, et que les lumières défilent, floues et incertaines. Comme une guitare mal accordée.
Je la règle, seul dans la loge, en attendant les autres. Ils ne devraient pas tarder. La bouteille de whisky est encore sur la table, comme toujours. Mais je ne la viderais pas ce soir, je veux vivre pleinement, mais pas dans ce sens. Les grandes heures de Bowie résonnent dans la radio posée sur la table, face au miroir. Je vois mes yeux fatigués par la route. Je vois mes traits tirés, mais ma mine toujours consciente de la chance qu'elle a. Mon fils doit avoir 18 ans aujourd'hui. Cela fait 3 longs mois que je ne l'ai pas vu. Peu importe qui m'applaudit et dans quelle salle, tout ce que je voudrais, c'est que ce soit ses mains qui le fassent. Il ne le sait pas. Je n'ai pas vraiment l'habitude de m'épancher là dessus. Un peu de far, pour le jeu de scène. Quelques pailettes sur les fringues, pour ne pas que les fans hurlent au scandale. Je suis sur un fil permanent, et ce fil à des bandes blanches et des bandes d'arrêt d'urgence. Pour nous, en revanche, rien de tout ça. Les urgences, ça n'existe pas. Chaque jour est semblable au précédent.
Les autres arrivent. Chacun se prépare tranquillement. J'entends les cris d'impatience de la foule qui commencent à monter. On se serre tous les uns les autres. Comme pour se soutenir dans une épreuve alors que c'est sans doute la plus belle des récompenses. Celle d'une vie de baroudeur, celle des guitares qui crachent des notes dans la nuit froide. Un instrument plein de souvenirs, qui se chérit comme un enfant. Qui a vu tant de bars miteux et tant de loges mal agencées qu'elle non plus ne sait plus vraiment ou elle sera demain. Ca y'est, elle résonne. Les notes sonnent juste. Comme on ne pourrait rêver mieux. Je regarde par la fenêtre. Le manteau des ténèbres a déjà envahi la rue, là, tout en bas. Elle semble si loin.
Mon nom, c'est Jack. Mon nom de scène, c'est Eddie. Ne me demandez pas pourquoi, les nuits agitées et les cocktails foireux m'en auront fait oublier la raison. Je sors de la loge. Les autres me regardent. On se sourie. On marche enfin vers quelque chose. Les gens hurlent notre nom, ils sont impatients. J'emmène ma chère et tendre, celle qui ne me quittera jamais pour quelqu'un d'autre. Je la serre contre moi, comme un cadeau.
Je sors fumer une clope. La nuit est glaciale et noire comme la folie. Quelques minutes suffisent. Un dernier coup d'oeil, et l'on s'engage. Une bouteille d'eau dans une main, mon instrument de l'autre. Je rentre dans l'arène. Et là, c'est inexplicable, comme tout ce qui est beau. Il fait jour à nouveau. Un autre soleil. Le spot est aggressif. Les sourires sont impatients.
Mes doigts se posent sur les cordes. Même après toutes ces années. Même après tous ces enfers traversés. La magie opère, comme au premier jour. Ou serons nous demain, qui peut le dire. Ce qui est sûr, c'est que j'ai hâte d'y être.
Faces
Il y a des visages que l'on oublie pas. Des traits qui restent marqués dans votre mémoire. Il y a les marques de toute une vie sur un visage, le visage est le centre du corps. Il est celui où tout se voit, chacune des émotions qui nous transpercent y restent marqués. Les sourires, les rides du temps qui passe, la tristesse, la joie, l'inquiétude, le doute, les douleurs. Tout ce qui nous traverse. Tout ce qu'on garde enfouit. Tout ce qu'on voudrait cacher mais qui émane quand même, à travers nos yeux.
Il y a des visages que l'on oublie jamais. Ils sont bien trop importants.
Le visage de cette jolie blonde que vous avez croisé dans ce bar le jour de votre première sortie entre potes. Ses yeux d'un bleu profond qui vous avez transpercé l'âme. Le grand sourire qu'elle décrochait à chaque mec assis près du bar parce qu'elle était simplement gentille. Ses lèvres rosées que chacun de vos potes rêvaient d'embrasser tout en sachant qu'ils n'auraient jamais aucune chance parce qu'elle avait au moins dix ans de plus que vous. Ses yeux rieurs lorsque vous l'aviez croisé en sortant des toilettes, comme si elle voulait vous dire : "Arg, si tu avais dix ans de plus...".
Le visage blanc et pâle de votre grand-père sur son lit de mort. Le visage impassible de votre frère qui comprenait déjà. Le regard plein de larmes de l'homme mourant qui sait que ses dernières minutes sont arrivées. Votre visage plein d'espoir de revoir se lever celui que vous aimez. L'expression d'apaisement affiché dans son dernier souffle. Le visage dur et froid de la mort.
Le visage de votre mère, assise dans la cuisine après qu'elle est vu celui qu'elle aimait partir encore. Votre visage triste et inquiet pour le futur, vous demandant si la vraie vie c'est autant de souffrance. Son visage figé pendant des jours comme si elle ne ressentait plus, vous voyant sans plus vous regarder.
Le visage doux et serein de cette rousse qui vous avez donné votre premier baiser au lycée, derrière le gymnase. Ses tâches de rousseur sous ses yeux verts pleins d'une alégresse que seul les ingénus ont. L'espoir dans ses yeux de rendre ce moment magique. Le goût de ses lèvres sur les votres.
Le visage de satisfaction après votre première fois. Le visage de votre femme au moment de dire oui. Le visage de votre enfant juste après la naissance. Le visage de sa première victoire. Le visage plein d'amour pour la famille que vous avez créé. Les visages de vos amis lors des retrouvailles, les visages de nostalgie d'avoir trop vécu. Une vie entière sur un visage.
