Bonjour à tous. Aujourd'hui, je vous propose une petite ballade dans le monde de la folk à travers une playlist de quelques titres sélectionnés pour l'occasion. Pour l'accompagner, un petit texte, qui essaie de raconter une histoire, mais surtout l"humeur qui était la mienne en écoutant ces chansons. J'espères que ce petit programme en forme d'entracte vous plaira.
Un soir d'automne
Il y a toujours un moment de la nuit ou l’on rêve plus qu’un autre. On passe notre regard au delà du ciel noir, et on peut enfin voir à travers ce miroir invisible. Et puis on revient sur terre, nos frêles épaules tremblent un peu, le corps refroidi par le vent frais du soir.
C’était une belle nuit à la lune pleine. L’automne avait déjà installé ses couleurs et ses bruits étranges au coin des rues. Je marchais lentement, écoutant les gens parler, comme aveuglé par les lumières des néons des petits magasins du quartier. Une belle fille était à mon bras, le regard un peu vague, ses longs cheveux bruns planant au dessus d’une petite éternité, celle que l’on s’était construit le temps de quelques heures. Comme un bulle de sourires et de mots que nous seuls pouvions partager. Cela avait commencé par quelques accords de guitare, allongé sur une plage, se réchauffant au coin d’un feu un peu éphémère. Les autres s’étaient juste contentés d’écouter, moi j’y avais vu autre chose. J’avais eu pendant quelques instants la belle illusion que ces notes étaient faites pour moi. Sans doute m’étais-je trompé, emporté par son chant qui couvrait le bruit reposant des vagues. J’avais découvert ce talent inattendu, on s’était simplement souri, pris par la main, et on avait quitté ce petit cocon pour se réfugier dans le nôtre. Elle avait un peu froid, alors on a accéléré un peu le pas. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire, mais à travers cette réunion, je me disais que tout était possible. C’est là que j’ai entendu d’autres notes que les siennes. Elles semblaient sorties d’un néant magnifique, là ou les guitares vont et viennent comme des esprits un peu indécis. Les fantômes de grands artistes semblaient trembler devant cette nouvelle folie. Je décidais de suivre la voix, de me perdre dans ces ruelles pour chercher d’où elle provenait. On s’est retrouvés ensembles devant un petit bar minuscule. Les passants ne semblaient pas réagir, le tumulte des tables en terrasse ne pouvaient pas cacher leur indifférence. Un jeune homme, cheveux mi-longs, jouait sa petite chanson dans l’anonymat le plus total, sans autre public que lui même pour l’applaudir. On s’est assis, lentement, et on a commandé un verre. Enfin, moi. Elle ne semblait pas intéressée à l’idée de se reposer, de s’assoir encore, elle voulait faire autre chose, quelque chose de plus divertissant. C’est comme ça qu’elle est partie, sans que je sache si j’allais jamais la revoir ou non.
Pourtant, je restait comme blessé par cette offense : prendre un moment pour soi, est-ce un péché si grand dans cet univers qui va trop vite pour nous ? Le jeune avait terminé son set. Il reposa sa guitare, lentement, et commença à ranger ses affaires. Je décidais d’aller vers lui, pour qu’il m’en dise plus sur son talent qui m’avait presque transpercé. Mais quelqu’un d’autre y avait pensé avant moi : sa jeune amie semblait transie devant ce musicien qui avait illuminé à lui seul la salle. Qui étais-je pour oser les déranger ? Un sombre inconnu, qui rêvait juste de poser ses doigts sur une guitare et pouvoir captiver une audience, comme tant d’autres avant moi.
Quelques minutes plus tard, je finissais mon verre et sortait de cet étrange boui-boui irlandais. Je décidais de revenir à ma voiture, et de rouler. Rouler jusqu’à la fin du monde, en pensant à tous les sentiments qui transpiraient à partir d’un simple morceau de musique et d’une guitare bien accordée.
Quelques années plus tard, on s’est retrouvés, elle et moi. Comme ça, sans crier gare, au détour de la terrasse d’un petit café de quartier. J’avais appris à jouer, à faire mon propre chemin. Elle ne savait pas qu’elle était devenue une chanson, « La fille de la plage ». Elle avait du être celle là pour beaucoup d’autres avant et après moi, mais un certain orgueil me poussait à dire que cela avait été spécial, bien que très bref. Elle avait réactivé cette petite machine dans ma tête, celle qui valait tous les rêves de la terre et qui disait que la vie, au fond, n’était pas si effrayante. Il y a toujours un moment ou l’on rêve plus qu’un autre. Et sans doute que la naïveté d’une jeunesse remplie d’espoir n’avait pas achevé ce moment, que je chérissais plus que tous les autres. Bien des automnes sont passés depuis, bien d’autres morceaux de guitare ont glissé entre mes doigts. Mais ces quelques notes jouées au détour d’un feu de joie, une bière à la main, par une fille simplement vêtu d’un vieux t-shirt trop grand pour elle et d’un jean un peu troué, je m’efforce de ne jamais l’oublier. Car voyez vous, même si l’on s’est engueulés, même si je ne l’ai pas revue pendant de longues années, même si j’en ai souffert, que mes tempes ont trop blanchi pour elle… elle restera ma fille, celle qui a réussi quelque chose avant que je ne pense même à essayer.
Elle pensera toujours à moi comme un père rêveur, qui veut prendre le temps de vivre sans jamais le voir passer. Et je ne vois pas pourquoi cela devrait changer. Il y a quelques mois, elle m’a présenté mon héritage, celui que je ne soupçonnais pas. Il a serré mon doigt comme on le fait pour un être cher, et ses petits yeux m’ont regardé plus intensément que chacun avant lui. J’espères pouvoir le voir sourire encore. Comment le remercier de ce cadeau qu’il n’est pas conscient de me faire ? Lui écrire une chanson, peut être ? Je m’y mettrais sans doute bientôt. Il n’y a pas d’âge pour créer, juste des circonstances, quelques destins qui s’entrecroisent avant que la mer ne redevienne calme, à nouveau. Il y a toujours quelqu’un pour qui on rêve d’écrire une chanson.
R.B
